L’inauguration du lycée

(actualisé le ) par Administrateur

Le 17 février 1914, on traita pour le revêtement du campanile dont les lignes élancées et les sonneries harmoniques (hélas arrêtées) ont donné une âme au quartier. Mais, si dès juillet 1914, l’administration et une grande partie du corps enseignant étaient désignées, la réquisition mit le nouveau lycée dans la situation d’un cerveau sans corps. La victoire de la Marne, en apportant l’illusion d’une fin prochaine des hostilités, décida le ministère à ouvrir et voir venir. En vérité, ce fut un étrange lycée, dispersé entre des logis de hasard à deux pas de sa somptueuse demeure. On répartit les classes entre plusieurs « pensions » qui connurent ainsi une splendeur inattendue. Il y eut des installations plus pittoresques : dans un vaste grenier, comme au temps de la rue du Fouarre, sur le zinc d’un bistrot qui servait de laboratoire aux chimistes ou encore au premier étage d’un restaurant à prix fixe ; l’enseignement des belles-lettres s’y mélangeait, suivant l’heure, à de fortes odeurs de frichti ou au fracas de la vaisselle dans la « plonge ». Et Mario Roustan, futur Grand Maître de l’Université, de s’écrier : « Comment faire pour ne pas tomber dans le latin de cuisine ? »

On avait aménagé une sorte de P.C. pour l’administration dans un appartement de la rue Angélique Verien, bienfaitrice posthume, une fois de plus. En dépit de ce point fixe, l’administration mena le plus souvent une existence normale : tel fut le lot de MM. Fleureau, le premier proviseur, Janelle, censeur, Gilbert, économe. Et leur tâche fut encore compliquée par le succès de ce lycée prématuré : dès la première année, 600 élèves s’inscrivirent et, en octobre 1915, deuxième rentrée, ils furent 800, nombre que certains avaient jugé naguère « exagéré ».

Une autre difficulté résultait de la situation mouvante des professeurs, dont beaucoup n’étaient que de passage ; une quinzaine d’entre eux avaient été mobilisés ; pour les remplacer le ministère avait fait appel à des retraités, à des réfugiés, à des femmes, à un étudiant, à un professeur belge. Dans ce coude à coude, chacun avait l’impression d’un combat : le dévouement y était rendu facile par le sentiment de souffrances plus grandes et toutes proches. Mario Roustan nous a décrit ces aubes et ces crépuscules où s’élevait le ronflement des moteurs d’ambulances stationnées en permanence au rond-point. Quand elles revenaient du train sanitaire, les passants s’arrêtaient et suivaient des yeux avec émotion les « paquets sanglants que l’on portait avec d’infinies précautions sous les voûtes » du lycée. Parmi eux, en juillet 1916, on compta Sainte-Lague, que sa troisième blessure, reçue sous Verdun, conduisait à ce lycée où il était professeur sans y avoir jamais enseigné !

La fin des combats ne rendit pas tout de suite le lycée à sa destination. Après l’usage prolongé de ses locaux, il pouvait à son tour être compté comme grand blessé. Les restaurations nécessaires retardèrent le retour de l’Université chez elle jusqu’en octobre 1919. Les frais élevés qu’il fallut consentir à cette occasion donnèrent lieu à un conflit entre la mairie et l’État, qui n’entendait pas assumer de responsabilité ni contribuer aux dépenses de remise en état ! Ce dernier acte de la bataille administrative ne fut pas réglé par Édouard Nortier, mort sur l’Yser en novembre 1914, mais par son successeur Deloison, qui parvint, non sans peine, à une solution satisfaisante pour la ville. On dut ensuite se préoccuper de l’aménagement des laboratoires, qui n’étaient pas prêts en 1914. M. Simon aménagea ceux d’histoire naturelle et M. Dixsaut ceux de physique et chimie. Tous ont été de belles réussites. M. Dixsaut avait installé un petit atelier qui, non seulement fabriqua le matériel du lycée, mais se créa aussi une clientèle parmi les lycées de province. Plus tard, mais au compte de la municipalité, M. Dixsaut tira parti des « catacombes » sans usage déterminé qui s’étendait sous l’aile Perronet : il y monta des écoles de travail du fer, magnifiquement outillées et, tout de suite, très fréquentées par les élèves du lycée comme par ceux des écoles de la ville.

M. Fleureau, le proviseur des années héroïques, prit sa retraite en 1922 et mourut le mois de son départ, en septembre. Il n’avait qu’entrevu la terre promise : l’année 1923 fut précisément celle qu’aurait mérité de vivre ce bon ouvrier des mauvais jours. D’abord, au concours général, le lycée Pasteur enleva deux premiers prix et six accessits, gagnant ainsi ses galons de grand lycée. Ensuite, l’Exposition internationale de Strasbourg lui décerna le grand prix dans la section d’hygiène scolaire. Enfin, le 18 octobre eut lieu la cérémonie d’inauguration ; M. Janelle, qui avait succédé à M. Fleureau, reçut dans la salle des fêtes, achevée pour la circonstance, le ministre de l’Instruction publique, Léon Bérard. Il y avait juste trente ans que l’on avait formé le projet du lycée.